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TIBOR FISCHER  / NE LISEZ PAS CE LIVRE...
"Les livres étaient faits d'espoir, pas de papier. L'espoir que quelqu'un vous lirait un jour, l'espoir de changer le monde, ou de l'améliorer."
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Par Pierre Maille

"Ne lisez pas ce livre si vous êtes stupide" est un bouquin générationnel. Buko est ivre mort, Tibor Fisher est bel et bien vivant, a soif de lucidité et d'énergies sarcastiques et impitoyables. Il triomphe dans un style irrésistible sans verbiage ni intellectualisme forcené. Un multi-récits à la fois brute de décoffrage et chirurgical, coupé au scalpel dans la réalité contemporaine. "Il se réveillait tous les matins (..) en essayant de trouver une bonne raison de ne pas se suicider." Le rire, le recul fictionnel et burlesque, le refuge intuitif par les mots jetés d'un train en marche sont pour Tibor Fisher le seul échappatoire au malaise, à l'autodestruction finale, au verre de trop.

Tibor est un Charles Bukovski flegmatique à l'humour anglais débridé qui aurait jeté ses bouteilles à l'amer désabusé. Dans une irrévérence du désespoir très personnelle, l'auteur d'origine hongroise est devenu le créateur nonchalant d'un univers parallèle, avec ses archétypes propres, son mâle récurrent pathétique à plusieurs visages, mais avec toujours la même désillusion ; un créateur et unique employé fauché d'une société informatique qui emmerde son voisinage, s'envole vers Nice et n'aspire qu'à deux choses : dormir et se baigner, un artiste inconnu qui ne peut atteindre la célébrité en s'inventant un passé de “Serial killer” puisque l'art ne paye plus, et que seul le crime rapporte la gloriole médiatique nécessaire à tout bon épanchement de l'ego.

Ou encore un journaleux piteux qui découvre le scoop de sa vie en un charnier à Timisoara. L'instant du bilan, la peur de l'échec, la misère sexuelle, des existences qui cherchent à se donner du sens sont esquissées au vitriol par ce peintre jamais naïf, cet observateur sans concession de la nature humaine, du quadra.

Tibor Fisher a l'art du récit dans la peau, une véritable veine de portraitiste dilettante. Un sens inné des situations curieuses et du mauvais esprit et puis un humour du désespoir. Ses anti-héros qui ont dépassé la trentaine évoluent et survivent dans l'Angleterre des années 90, frôlent les frontières.

Dans “portrait d'artiste en tueur engagé” , la perle de ce recueil de nouvelles cruelles, sanguinaires, lucides et délirantes, le personnage John Smith l'affirme et le revendique “Plus un meurtre est intime, plus il est réussi ; il faut sentir ce dernier souffle vous caresser la joue.” Tout va mal dans cet immonde qui s'érige en lieu de vie obligée des hommes, le sordide plante le décor de sept textes croustillants, savoureusement incorrects. Des humains qui ne cessent pas de tourner en rond, de préparer leurs valises pour des châteaux en Espagne qu'ils ne verront jamais.


Pierre Maille


Ne lisez pas ce livre si vous êtes stupide. Tibor Fisher. (Trad. Marc Anfreville). Ed. Le Cherche Midi. 274 pp. 16,50 euroballes.


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