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   12° Pleine lune du 10 Octobre 2003
FABULOUS INTERVIEW / FABULOUS TROBADORS
Entretien avec Claude Sicre et Ange B. (rappeurs lowtech toulousains) réalisé le 10 octobre 2003 dans un grand café bruyant du boulevard Beaumarchais entre 11h et 12h15.
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Par Denis Glazer


Sur le livret de votre nouvel album figure un drôle de slogan : " Une autre France, une autre civilisation". Est-ce de l'humour… ?
Non ! Pas du tout ! Ce n'est pas du tout de l'humour, c'est très sérieux…

C'est paradoxal vis-à-vis de votre discours de proximité, de quartier (ndlr, Claude Sicre est à l'origine des repas de quartier, festivités reprises depuis 1994 dans toutes les bonnes villes de France)
Je pense que nous ne pouvons agir que là où nous nous trouvons… C'est-à-dire en France… D'abord dans notre quartier Arnaud-Bernard (ndlr, quartier pop' de Toulouse), puis à Toulouse, puis dans notre région, puis en France… La France, c'est une entité bien réelle, c'est une nation avec ses lois, sa culture. C'est dans ce cadre-là qu'on vote, c'est dans ce cadre-là qu'on peut agir, c'est dans ce cadre-là qu'on peut échanger. Bien entendu, là où tu peux avoir le plus d'action, c'est dans ta ville, dans ton quartier…

Je suis très étonné du mot France venant de vous, alors que pour beaucoup vous représentez l'Occitanie, le Sud…
On s'en fout du Sud… Le Sud, c'est une notion géographique, ce n'est pas une notion culturelle ; d'ailleurs on est toujours au Nord de quelque chose. Par exemple, nous on vit au nord de l'Espagne…

A ce propos, le toulousain que vous décrivez dans le titre "Toulousain" , ce toulousain mental, n'est-il pas en réalité le descendant du "Parfait" cathare…?
Aaah, j'avais pas pensé à ça… mais alors c'est un cathare érotique… Parce que le Parfait cathare, lui, il est plutôt végétarien… C'est pas mal, mais il n'agit pas…

Votre philosophie est résumée dans cet hymne, paradoxalement ultra-chauvin et antichauvin.
Oui d'accord, mais c'est une apparence… Mais tu as raison, c'est un paradoxe, notre modèle du non-chauvin est un chauvin.

En 95, votre chanson "Ma ville est le plus beau park" ne précisait aucun lieu géographique; elle était plus universelle… Pourquoi avoir choisi de vous recentrer sur Toulouse… ? Quitte à paraître plus régionaliste…
Alors je vais te dire… D'abord premièrement tu as raison. "Ma ville est le plus beau park" est immédiatement universelle… Sauf qu'à l'époque, il y a des gens, et des journalistes en particulier qui ont pensé de suite qu'on décrivait Toulouse, mais enfin bon ça c'est parce qu'ils sont bêtes… Mais si tu vas au-delà, nous on dit toulousain parce que c'est notre ville, parce que c'est là qu'on peut changer les choses… et c'est à chaque Français de faire ça dans sa propre ville…

Nous sommes tous des toulousains…
… tous des parisiens, des lillois, des bordelais, des marseillais…

Etre révolté, n'est-ce pas aujourd'hui "politiquement correct" ?
Nous ne sommes pas révoltés…

Disons engagé…
Dans nos chansons, on dit "Bové à la télévision, on te lèchera le fion… je ne suis pas anti-américain… je ne crois pas à Bordieu… j'idôlatre pas le Ché, ni les moines du Tibet"… C'est un catalogue contre le politiquement correct. Nous, on est pas du tout dans cette logique de révolte, je veux dire, on n'est pas dans la logique de IAM, de Bové, des Motivés, de rien… On s'en fout ! Les gens qui sont invités sur les plateaux de TV sont effectivement dans le politiquement correct. Ils disent "A bas le Front National, et gnagnagna" … Nous, on ne dit jamais ça… De toutes manières, on n'est jamais invités à la télé… Mais on joue un rôle important kamène (borborygme signifiant "quand même" en toulousain, ndlr)… Dans nos concerts, quand on critique José Bové, les gens y rigolent de bon coeur…

Maintenant que je suis "tombé" dans le journalisme, j'ai survolé votre revue de presse… Tout le monde dit du bien de vous… Même le Figaro Magazine… C'est inquiétant, non ?
Oui bien sûr, mais on ne passe pas encore chez Guillaume Durand… On ne va pas nous faire venir à côté d'IAM et tout ça, parce qu'ils auront peur qu'on ne dise pas ce qu'ils attendent…

A propos du discours ambiant sur un néo-poujadisme : le titre "Il nous ment", n'est-il pas un discours qui pourrait mettre de l'eau au moulin des vrais poujadistes ? C'est une bonne question, hein ?
Oui , c'est une bonne question, mais c'est compliqué… D'abord la chanson "Il nous ment" ne parle pas de politique, mais de l'entreprise… L'intérêt de cette chanson, c'est avant tout d'inventer une chanson de grève, une chanson de manifestation qui peut s'appliquer à toutes les situations. Ca consiste à faire qu'un public dit "il nous ment" à tous les gens qui passent sur la scène à tour de rôle pour dire quelque chose. Ca peut s'appliquer à toutes les situations et pas seulement à une situation politique donnée. Le caractère politique de cette chanson, ce n'est pas ce qui est dit. Ce qui compte, c'est le principe même que des gens prennent la parole dans une grève ou une manifestation, et chantent !

Ce que l'on fait est plus important que ce qui l'on dit…?
Le véritable progrès, il est dans l'énonciation et pas dans l'énoncé (sourire)… Les gens, y croient à Bourdieu, y croient à Chomsky et à des imbéciles comme ça. Alors ils ne voient pas la différence entre l'énoncé et l'énonciation. Si ! Y'a Mc Luhan !

Le message, c'est le médium !
Exactement !… Et bien Mac Luhan, il a tout compris. C'est un Américain canadien et il a tout compris : le message, c'est le médium !… A l'école, les profs quand ils analysent un texte, ils ne voient pas qu'il y a des musiques, qu'il y a une scène et tout le reste… Alors que ce qui compte, c'est que c'est une chanson !

Mais le message "Il nous ment" passera kamème inconsciemment…
Moi, je serais content par exemple que Le Pen reprenne "Il nous ment" en parlant de Chirac, ou de Fabius, ou de Bové, ça ne me dérangerait pas… Je serais extrêmement content…

Ca au moins on peut dire que c'est pas politiquement correct…
… parce que ça veut dire que les mec de Le Pen vont danser, font faire le con, vont taper dans les mains… Génial, moi je serais content… Nous, on préfère le message "pas Le Pen" évidemment… Mais le message le plus fort, il passe toujours par la musique, c'est le médium.

Denis Glazer

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