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02° Pleine lune du 21 Octobre 2002 |
LES TONTONS FLINGUÉS, LE DENIER DU CULTE
Il ne nous sera rien épargné : la commercialisation à outrance des œuvres culte banalise un de nos derniers plaisirs : celui de l’élitisme pour tous.
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" Les Tontons flingueurs " flingué ces derniers temps par une campagne de pub outrancière aura donc été le signe de la fin. Même le culte est dorénavant appelé à être massifié par l’argent et le cynisme des marchands en tout genre. Le livre culte, le film culte, le disque culte étaient un des derniers remparts qu’il nous restait à l’ère du P.G.D.C. [ndlr, plus grand dénominateur commun]. Des poches de liberté pouvaient encore s’organiser autour de choses élitistes, ésotériques ou cryptées. C’est fini. Dorénavant, dès qu’un groupe adorateur sera identifié, on n’aura de cesse d’enculter la masse. Et par là même, de tuer le culte.
Le culte c’est comme le Big Bang Mais au fait, qu’est-ce qu’un culte ? Un culte, c’est la zone de rupture du continuum que vous partagez avec des gens qui ont le même culte que vous. Le culte est cosmico-harmonique et vibratoire. C’est un grand Tout et un Grand Rien en même temps. Le culte est ontologique. Il est soi-même et son origine. Il justifie sa propre existence. Et en même temps, ce n’est rien si vous n’êtes pas culte. Pas clair ? Reprenons : le culte, c’est comme le Big Bang. Au départ, il n’y a rien. Puis un truc se déclenche. On ne sait pas vraiment quoi, mais c’est peu important. C’est après l’étincelle qu’apparaît l’univers du culte. Si ce n’est toujours pas clair, c’est que vous n’êtes pas culte.
Le culte est binaire Reprenons, en vraiment plus simple, pour les autres : Prenons, exemple entre mille, un roman tel que " Les saisons " de Maurice Pons, ouvrage paru en 1965 et qui ne cesse de vivre, renouvelant à l’envi chaque année son lot d’idolâtres. Soit vous êtes convertis à sa lecture et n’avez de cesse d’en être le prosélyte, soit vous le refermez perplexe, en ayant le sentiment de passer à côté de quelque chose - ou de rien. Le culte, vous êtes dedans ou dehors. Point de salut. Le culte est binaire. Il ne peut être un. Et ceci est vrai pour The Rocky Horror Picture Show [qui, ça y est, est passé au battage marketing lui aussi], La Conjuration des Imbéciles, Brazil, Duel, etc… C’est vrai pour n’importe quel culte. Je donne ici les noms des premiers qui me passent par la tête : il existe en effet autant de cultes que de réunions de plus de deux personnes. Mettez ainsi dans le sac à culte pêle-mêle les films de Jean Rolin, l’écrivant-si-bien Christian Bobin ou les vieux disques de King Crimson… Mettez ce que vous voulez. Posez donc votre culte ici. Mais gageons toutefois que bientôt repérés par des gestionnaires incultes, ces cultes seront impitoyablement exploités, rendus exsangues, surtout dans le domaine du cinéma, lequel est propulsé par le DVD à bonus - cette culture en tranches du pauvre vendue à des prix encore scandaleux… Le cinéma est si propice au culte. Le cinéma, cet art moribond toujours plus facile à tronçonner en spot de pubs, toujours plus P.G.D.C.
Cioran Le retour Dorénavant, tenez-le vous pour dit, les rééditions de catalogues déshérents et surannés des majors, les stratégies du " one shot " en littérature, la politique du " tout antho " en musique vont venir piétiner les plate-bandes du quelconque plaisant jardin secret que vous n’étiez qu’une poignée à arpenter. Et si la littérature est encore pour l’heure un tant soi peu préservée, ne doutons pas qu’un " blockbuster " à produits dérivés arrivera toujours à temps pour anémier l’œuvre originale, pour la délaver à trop vouloir en extraire des fleuves de fric [cf. Philip K. Dick, ex-auteur culte de Minority Report]. Et bientôt pourquoi pas, " Cioran le retour " avec tous ses produits dérivés : pulls défraîchis, mode de la gueule du type qui se déteste ? Encore que pour Cioran, cas particulier, il y a deux cultes : le Petit, pour ceux qui le prennent encore au sérieux, s’apitoient et gambergent en flippant ; et le Grand, pour les ceusses qui savent que c’est un des plus grands gagmen pince-sans-rire que la Terre ait jamais portés.
Le snobisme pour tous Le culte pour tous n‘est évidemment plus le culte. C’est une évidence. Mais fi : Ils arriveront à nous faire passer le culte pour de la culture, du moins au sens d’aujourd’hui. Cette culture qui n’est plus qu’assimilée à l’acte marchand, celle qui est composante d’un marché de masse, de série, de clones, de produits fabriqués. Posséder aujourd’hui, c’est avoir vu, lu, ou entendu sans s’être fatigué à avoir vu, lu ou entendu. Posséder le culte des autres, c’est dénier le droit aux cultes d’exister. Le vendre massivement, c’est ôter le droit de chacun au culte, c’est vouloir davantage que le culte soit le culte de l’achat et non plus celui du sens, quel que fut celui que nous y placions. Dans un monde où la volonté de se singulariser est un souci collectif, le culte restait la part intellectuelle de l’aristocratie sans noblesse auquel chacun à droit pour survivre dans la masse de photocopies que l’on nous propose comme portraits de nous-mêmes. " Sans noblesse " est d’ailleurs l’origine du mot snob. Le snobisme accessible à tous, voilà ce qu’était le culte. En le massifiant, le marché et " sa main invisible ", aux ongles décidément endeuillés, l’asphyxie. " Les Tontons Flingueurs sont bien flingués ", comme dit vénéré notre rédac chef.
Ex nihilo Que va-t-il alors nous rester en matière de culte ? Blue Oyster Cult ? Le Satanisme ? Un quelconque fétichisme ? Voire : attendons-nous à ce qu’un jour on nous crée un culte à partir de rien, puisque la caractéristique d’un culte pour être glamour, et donc attirant, est d’être a priori inconnu de la majorité. La porte est ouverte. Mieux que la formule " vu à la télé ", il suffira de labelliser de façon mensongère "culte " n’importe quoi qui se fabrique pour en faire un bon argument de vente. L’avenir, c’est une planète peuplée de Trekkies [fan de Star Trek] qui trouvent que dedans, " il y a de la pomme " ou alors version Deluxe (TM), Derrida Destructor contre Felix Fénéon (1).
Le porno culte Le monde continue donc inlassablement et avec délectation de s’embourber dans sa propre pornographie et la fascination mortifère pour sa propre bêtise. Après l’adoration du nombril [la mode des nombrils à l’air des jeunes filles en dit long à ce sujet], après celui du culte, on se redirigera comme d’habitude vers le culte du cul, - le porno culte devrait débouler sans tarder, vous verrez- cette destinée ultime et récurrente, anale et P.G.D.C. absolue, de toute forme d’expression vidée de sa substance par le commerce - mais qu’il conviendra pour l’éternité de vendre encore et encore. On s’étonnera donc pas que du culte vendable au cul probable, on ait le sentiment que tout est fini.
(1) qui sera traité lors d'une prochaine lune dans Over23, webzine déjà culte.
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Francis Mizio
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Tout sur les tontons flingeurs
www.les-tontons-flingueurs.com
Le site officiel du Rocky Horror Picture Show
www.rockyhorror.co.uk
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