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LA MÉMOIRE DU TAMPON
La commission RRH vient de livrer des conclusions sans appel : le pire criminel de tous les temps aurait été le tampon-encreur.
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Par Francis Mizio

"Cesser de lire l’histoire en analysant les actes de ceux qui ont employé les outils, mais ne considérer que le rôle des outils eux-mêmes" : c’est toute l’originalité de l’approche analytique de la Commission RRH [Recherche en Responsabilités Historiques] et force est de reconnaître que ses conclusions nous obligent à reconsidérer le passé. D’après la RRH, le plus grand criminel des XXe et XXIe siècle réunis [et donc de l’histoire], aurait été le tampon-encreur.

Revenant sur les origines mésopotamiennes du tampon [né 4000 ans avant Jésus-Christ sous la forme d’un cylindre de cire, puis d’un anneau sigillaire], la Commission rappelle que celui-ci est devenu obligatoire en 1749 pour les sous-chefs de bureau de poste et, soudain, " encreur " à l’issue de la stabilisation fortuite du caoutchouc par Charles Goodyear en 1839. Mais surtout, la RRH souligne qu’il ne fallut au timbre de caoutchouc que peu d’années pour se mettre à faire des ravages. Et moins d'un siècle pour atteindre le maximum de sa capacité de nuisance. Toutefois, d’après la Commission, les chiffres resteraient difficiles à évaluer : combien de personnes auraient été victimes au XXe siècle du tampon-encreur : cinquante, cent, deux cents, trois cents millions d’individus ? Certains parlent de responsabilités " rouges ", d’autres de " livres noirs ". Personne ne s’entendant sur la couleur de l’encre qui fut la plus nocive, le débat n’est pas près d’être clos.

Mais fi : ce qui surprend le plus à la lecture du rapport, c’est de découvrir comment, au début du XXIe siècle, le tampon-encreur, qui aurait dû logiquement tomber en désuétude sous le coup de technologies numériques ou simplement mécaniques [réseaux abolissant les frontières, dématérialisation du courrier, de la paperasserie...], sût opérer un come-back des plus virulents, sinon des plus anachroniques et absurdes. La conclusion du rapport laisse rêveur : mieux que la permanence du mouvement tamponneur compulsif, la Commission note que c’est à un "besoin morbide de tampon-encreur" que l’humanité aurait toujours cherché à céder. Le tampon-encreur passant de mains en mains, étant au service de toutes les idéologies, de tous les systèmes, aurait été l’outil démiurgique parfait permettant à l’Homme d’atteindre l’auto destruction rédemptrice qu’il aurait toujours souhaitée au fond de lui-même. Soit le tampon-encreur comme forme sacrificielle et utilitariste de la détestation de soi à travers l’autre. Le rapport ose même écrire : "le tampon-encreur est sans doute l’incarnation manuelle et masturbatoire de notre thanatos [ndlr, ensemble des pulsions de mort]".

La conclusion regrette que le seul message paradoxal connu exposant le potentiel subversif et révolutionnaire du tampon [lequel serait apparu en 1987 dans un film intitulé The Meaning of Life montrant les employés d’une vieille compagnie d’assurance qui transforment des tampons encreurs en armes blanches lors de leur rébellion contre l’ordre nouveau] ait été totalement ignoré à l’époque.
On sait où cette indifférence cruelle nous a menés. Dès lors, on ne peut plus s’en tamponner. Il est temps de ne plus avoir foi dans le cachet.


Francis Mizio


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