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06° Pleine lune du 16 Février 2003 |
TRANCHES DE VIF
Le couteau électrique est à notre civilisation moderne ce que la vierge Marie est à la religion chrétienne: à la fois un mythe, et un mystère.
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C'est un débat éternel. Qui de l'homme ou du couteau arriva le premier sur la terre ? Le couteau, prétendent les Suisses. L'homme, répondent les femmes. Aujourd'hui encore, le débat n'est pas tranché.
Ce que l'on sait déjà, en revanche, c'est que très vite l'homme mit la main sur le manche lorsqu'il s'est agi de couper de la viande cuite. Ou crue s'il voulait un tartare. Curieux et adroit, l'homme s'attaqua d'abord à son congénère qu'il débitait en filet souvent pendant qu'il dormait. Ensuite, il enterrait les bas morceaux dans la terre, recouvrait le tout de neige ou de glace, puis de foin. Mais là, nous nous rapprochons trop près de l'histoire du surgelé. Encore que, lorsque la bise fut venue, l'homme fut bien forcé de tailler des rognons, avec des silex coupants. Car alors, la fée électricité n'existait même pas dans les testicules de son père.
Il fallut attendre bien longtemps, pour que des petits bonheurs cuits se laissent admirablement découpés par une nouvelle innovation technologique, qui apporta immédiatement un surplus de confort dans la salle à manger. Dès 1939, en effet, chez les Américains qui prirent goût à la modernisation totale de leur univers, la cuiller, la cafetière, l'aquarium et la chaise furent livrés clés en mains, en tout-électrique. On connaît les dérives et les abus qui suivirent, mais là n’est pas la question comme disait le bon docteur Guillotin qui avant de mourir, réfléchissait aussi à un procédé d’électrification de son invention la plus célèbre.
A ce propos, même le coupe-chou eut droit à cette modification technique, bien qu’il n’eut pas à donner son avis. On ne lui posa d’ailleurs même pas la question, avant de lui adjoindre un petit moteur, une bobine et le tout à l’avenant ; un des rares échecs industriels cependant car, une fois démasqué, le rasoir n’est en général plus invité à dîner. A cause, sans doute, de sa conversation un peu trop systématiquement convenue.
Le couteau fut donc lui aussi muni d'un fil avec une prise mâle au bout. Sexué, admirablement phallique même. Pas une famille branchée qui ne possédait son engin à découper de délicates tranches de dinde, de gigot ou de bougie. Car le C.E., comme disent ceux qui le manipulent souvent, est protéiforme dans ses objectifs. Certains y ont même laissé un doigt, voir un bras pour les très malhabiles.
Aujourd'hui, il fut bien avouer que le couteau électrique est un peu tombé en désuétude : outre-Atlantique, la carnasserie étant élevée à un art de vivre, et tout multiplié par dix, les autochtones se servent désormais d'une tronçonneuse, notamment pour leurs fameux T-bones, ainsi que de javelots pour débusquer ensuite les bouts de viande coincés entre leurs dents. Chez nous, en revanche, comme chez les Coréens, depuis les 70’, on ne le sort que le dimanche, pour le montrer à Belle-mère. L'admirable couteau à doubles lames auto-affutantes en acier inoxydable qui permet de trancher à l'horizontale et à la verticale ne doit en effet pas être mis entre toutes les mains.
Sans le couteau, l'homme ne serait pas ce qu'il est. Sans l'électricité, l'homme ne saurait pas où il est. Sans le couteau électrique, l'homme ne saurait pas qui il est, ni ce qu'il fait ni pourquoi il le fait. C'est là tout l'intérêt philosophique, voire métaphysique, du couteau qui pousse des petits cris lorsqu'on le branche. Mais qui ne dit rien lorsque qu’on le replie avant de le ranger dans son écrin.
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Francis Lâam
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Pour voir comment c’était avant l’électrification du réseau
www.opinel-musee.com
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